AUTOUR DU PATRIMOINE CULTUREL IMMATERIEL
Transmettre : quel(s) patrimoine(s)
COLLOQUE (16-18 juin 2010) Université de Toulouse II – Le Mirail Maison de la Recherche – D 29
Argumentaire scientifique
La notion de patrimoine culturel immatériel, mise au point au sein de la Convention adoptée par l’Unesco en 2003, élève à un niveau inédit le phénomène de transmission au sein même du concept de patrimoine. Si, longtemps, le patrimoine s’est vu figé dans des objets culturels, il a fallu attendre que se développe la notion de « patrimoine ethnologique » initiée par le mouvement des Arts et Traditions et Populaires et sanctionnée en France par la création en 1980 de la Mission du patrimoine ethnologique, pour que les processus (héritage, transmission, apprentissage, création, etc.) investissent le champ du patrimoine. Et, sans doute, cela a pu autoriser un élargissement et une redéfinition considérables des objets patrimoniaux : on a hissé au rang patrimonial les expressions a priori les moins nobles du « matériel » (les outils, ustensiles, objets de la vie courante…) ; on a revisité les monuments dont la grandeur semble aller de soi en établissant que, loin d’être simplement hérités, ils sont également transmis, font l’objet de pratiques, de manipulations, de revendications et cristallisent un imaginaire, des passions, des émotions : bref, les conditions d’une ethnologie des monuments historiques ont été réunies (D. Fabre) ; on a rendu patrimoniaux des savoirs, des pratiques, des représentations, des performances orales ou physiques aux contours mouvants et aux actualisations permanentes.
Dans le creux de ce patrimoine dynamisé (dynamité diront certains puisque "tout devient patrimoine" et qu’il apparaît, peut-être, de plus en plus comme le signifiant raciné de la culture), un phénomène se dégage, qui reste très peu exploré, celui de la patrimonialisation même des processus pris en compte, et notamment de celui de transmission.
Sans doute, la notion de patrimoine a toujours exigé à ses côtés celle de transmission, et il semble que cet aspect se renforce encore de nos jours. Le devoir de transmettre aux générations à venir, c’est-à -dire de préserver des biens ou des usages, est un principe essentiel de toute politique patrimoniale. Néanmoins, il s’est peu à peu opéré un glissement qui a vu la transmission s’insérer au cÅ“ur du patrimoine au point de le caractériser et non de seulement servir sa préservation. Dans certains cas, c’était le mode "coutumier" ou "traditionnel" de la transmission des pratiques, des savoirs ou des savoir-faire qui, au sein du patrimoine ethnologique, décidait de leur statut patrimonial. La transmission (son mode, ses acteurs, ses espaces) devenait de ce fait un critère déterminant de la mise en patrimoine. Mais ce phénomène d’amplification de la notion de transmission au sein du patrimoine n’a sans doute pas encore atteint son degré maximal. En effet, en mettant en exergue l’importance des processus de création et de transmission dans l’idée de patrimoine tout en gardant pour finalité principale le contenu de ce qui est transmis, la Convention ne prenait pas acte du fait que, comme l’ont montré Denis Chevallier et Isac Chiva, l’objet de la transmission est « introuvable » tant il se disperse en une multitude de pratiques, de sensations, de goûts, d’impressions. De ce fait, et en prolongeant encore la proposition des auteurs et celle de l’Unesco, l’on pourra être conduit, dans le cadre d’une refonte de la notion de patrimoine, à abandonner provisoirement l’objet de la transmission et considérer la transmission (selon son mode, son lieu, ses conditions, ses acteurs…) comme un objet patrimonial ou, à tout le moins, comme un enjeu de patrimonialisation.
C’est à ce projet de redéfinition que voudrait contribuer ce colloque. Celui-ci a été inspiré par l’appel à candidatures lancé par la Mission ethnologie dans le cadre d’un recensement des éléments susceptibles d’une inscription à l’Unesco au titre du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Plusieurs dossiers projetés, dont celui sur le compagnonnage, placent en effet au cœur de leur candidature la question de la transmission comme objet patrimonial. Invités à prendre la mesure de ce qui leur procure "identité et continuité", les compagnons, à l’instar d’autres communautés, ont souligné le fait que leur "durée" s’élabore dans un type de relation instituée (qui est précisément cet acte de transmission) et non véritablement dans les éléments transférés lors de cette relation (les savoirs, les techniques, etc.) qui évoluent et se transforment.
A partir de cette actualité, l’on espère décrire ce phénomène de patrimonialisation de la transmission, c’est-à -dire en retracer la genèse, en délinéer les contours pour en prendre la mesure à l’aune de cas concrets engagés ou non dans une politique de patrimonialisation. Une double orientation nous guide. D’une part, il s’agit d’établir que la patrimonialisation de la transmission existe à différents niveaux de structuration sans doute articulés les uns aux autres, mais dont il reste à déterminer le fonctionnement précis . D’autre part, l’on voudrait déterminer les conditions qui permettent de passer d’une réflexivité forte, d’une prise de conscience de la possession de savoirs particuliers, à un véritable phénomène de patrimonialisation. Il y a, entre ces deux processus, une série d’embrayeurs de patrimoine qu’il s’agit d’examiner. Conçu dans une perspective résolument comparative, ce colloque s’attachera ainsi à rassembler des communications qui pourront s’organiser autour de trois axes thématiques principaux, qui représentent les trois niveaux repérés dans le processus de patrimonialisation, entre lesquels les frontières sont tout à fait poreuses et au sein desquels l’on pourra interroger de manière transversale les conditions de la mise en patrimoine de chacun des cas présentés.
Axe 1 : Institutions
Les phénomènes de transmission, du savoir surtout, ont pu être engagés dans de véritables processus d’institutionnalisation dans de nombreuses sociétés, notamment pour des groupes au sein desquels la question de la reproduction sociale a fait l’objet d’une prise en charge explicite, d’une réflexion et d’un traitement singulier. Et il existe sans doute une relation spéciale et forte entre ce fait de l’institutionnalisation de la transmission et son devenir "objet patrimonial". A ce niveau, le compagnonnage, qui a élevé l’idée de transmission jusqu’au point de lui consacrer tout récemment un "institut" (dit "de la transmission"), fait office d’"exceptionnel normal" (Grendi) et pourra nourrir la base d’une approche comparative invitant d’autres institutions de formation qui ont porté une attention particulière à la mise en patrimoine de la transmission, notamment l’école (l’obligation faite aux départements de mettre en place des écoles normales en 1879 s’est accompagnée de façon significative de la création du Musée pédagogique, devenu Musée National de l’Education en 1980). Et l’on pourra considérer également d’autres lieux de la patrimonialisation du fait de transmettre, qui sont des quasi-institutions, comme certains livres (les "trésors de…") ou certains projets éditoriaux. Si l’armée n’a pas de véritable équivalent du MNE (les Invalides étant tout autre chose), elle possède en revanche, pour exprimer et contenir son "patrimoine disciplinaire", quantité de manuels de discipline militaire qui instruisent les instructeurs. Des phénomènes modernes comme le stage culturel ou l’école d’été, l’événement médiatique pourront également nourrir le corpus de ces faits d’institutionnalisation de la transmission.
Axe 2 : Modèles
La patrimonialisation de la transmission, si elle se donne particulièrement à voir dans les institutions, peut être à l’œuvre en dehors d’elles. Ainsi, il faudrait s’attacher à restituer d’autres types de structuration qui permettent de réunir les conditions d’une mise en patrimoine. Il semble que l’une de ces configurations consiste en l’affirmation et la reconnaissance de "figures" de la transmission, personnages singuliers dont la reconnaissance sociale est fondée sur leur capacité exceptionnelle à transmettre un savoir ou un savoir-faire ou, au moins, à le représenter. La présence systématique de ces personnages dans les institutions mentionnées précédemment nous engage, paradoxalement, à les dissocier du fait institutionnel pour les appréhender comme des constructions sociales (préalables à toute mise en patrimoine), nécessaires peut-être pour objectiver la notion de transmission, cette opération consistant sans doute d’abord en une focalisation sur l’activité de quelques individus exceptionnels qui peut être soutenue par un phénomène de mythification (autorisant, par exemple, la mise en Å“uvre de modèle initiatiques de transmission). Certains domaines contemporains, ceux de la politique, du journalisme ou de la cuisine entre autres (avec les figures de l’orateur, du grand reporter, du grand chef) pourront constituer sur ce plan des lieux privilégiés d’approche et de description de ces « visages » de la transmission qui sont davantage que de simples pédagogues (sinon l’on n’aurait à faire qu’à un phénomène de patrimonialisation d’un savoir ou d’une pratique et non véritablement de la transmission). L’une des caractéristiques de ces individus est d’opérer un double recul vis-à -vis du savoir et du savoir-faire : non seulement il sont aptes à les transmettre, mais ils sont également capables de transmettre la capacité à transmettre ces savoirs, ce qui constitue le geste premier de l’objectivation de la transmission. Le "formateur de formateurs" est ainsi une figure proprement moderne qui a investi la plupart des institutions à transmission explicite de savoirs et de savoir-faire.
Axe 3 : Pratiques
Enfin, et avant même que la transmission ne soit institutionnalisée ou figurée, celle-ci est mise en Å“uvre dans des pratiques qui forment le niveau élémentaire de sa structuration (co-présence d’un maître et d’un disciple). Dans notre perspective, il s’agira de considérer les modalités et les contenus particuliers qui engagent un travail si spécifique de transmission que, dans ce rapport noué entre celui qui transmet et celui qui reçoit, quelque chose d’une identité de groupe se dévoile et fait résonner dans l’acte de transmission un écho patrimonial. Tandis que dans les deux premiers axes le phénomène de transmission fait l’objet en lui-même d’une patrimonialisation, ici la transmission est patrimonialisée avec ses contenus si bien qu’il est difficile de dissocier le processus de ce qu’il cherche à véhiculer. Sans doute, d’ailleurs, serait-il vain d’irréaliser la transmission en la considérant indépendamment des savoirs et des savoir-faire qu’elle prend en charge, en particulier en ce qui concerne les domaines ici visés, le monde de l’artisanat ou celui des pratiques esthétiques (danses, chants, etc.). Néanmoins, le questionnement de la mise en patrimoine à partir du processus de transmission et non à partir des contenus effectivement transmis pourra être l’occasion d’explorer des « patrimoines ignorés » comme les savoir-faire ordinaires transmis dans le cadre de l’étude du notaire ou celle de l’avocat, ou à l’intérieur de petites et grandes entreprises pour lesquelles on a tendance perdre de vue qu’elles engagent également des processus de transmission. Enfin, paradoxalement, les échecs dans ces tentatives de « faire patrimoine » par l’instauration de pratiques (la fameuse dictée de Pivot comme activation récurrente d’un patrimoine de la langue française et de son enseignement, soutenue par l’aura et la diffusion de l’inoubliable Bled, n’a plus guère d’écho de nos jours) nous renseignent également sur les limites de la mise en patrimoine par le biais de la transmission.
Comité d’organisation
Nicolas ADELL, MCF Anthropologie (Université de Toulouse II – Le Mirail), LISST – Centre d’Anthropologie Sociale.
Christian HOTTIN, Responsable de la Mission Ethnologie (Ministère de la Culture), IIAC – Lahic.
Jean-Marc OLIVIER, MCF (HDR) Histoire (Université de Toulouse II – Le Mirail), FRAMESPA.
Yves POURCHER, PR Anthropologie (Université de Toulouse II – Le Mirail), CERTOP.






