Editorial saison 2017-2018

             Voici que s’ouvre la toute nouvelle édition du Bistrot des Ethnologues, la 24ème… ça commence à « peser » : vingt quatre années de conférences et débats à partir d’enquêtes et analyses toutes plus variées les unes que les autres. Si on voulait faire dans le quantitatif, nous pourrions aussi compter le nombre d’auteurs qui sont venus, une fois, deux fois ou plus au Bistrot ; mais aussi les sujets abordés qui reviennent, tandis que d’autres s’effacent. Ces centaines de conférences du Bistrot attestent d’un intérêt toujours renouvelé pour l’ethnologie qui, bien que marginalisée sur le plan académique, a de plus en plus de poids dans les sciences humaines et sociales.

C’est sur cette allégorie du poids que nous allons démarrer cette édition après avoir vogué avec Marc Picavez et les marins embarqués sur l’African Forest. Que pèse la vie de ces hommes qui tiennent la barre de l’économie globalisée au prix de leur isolement en mer ? Si leur absence se négocie avec leurs proches par le soutien financier qu’elle leur permet d’obtenir, il n’en demeure pas moins qu’ils vivent cet accaparement par le capitalisme comme un véritable sacrifice.

Cette question du sacrifice n’est pas éloignée des préoccupations des bodybuilders qu’a suivis Eric Perera durant sa thèse. Leur approche davantage corrélée à celle du narcissisme dévoile des mécanismes aux rapports ambigus avec la question de la norme corporelle. Les bodybuilders incarnent-ils une norme « exaltée » du corps ou au contraire sont-ils le résultat d’une transgression de cette norme?

Nous poursuivrons cette analyse de la gouvernance par le(s) corps avec Jeanne Teboul qui a menée une ethnographie dans un centre de formation de parachutistes. On retrouve, dans la continuité du bodybuilding, la dimension de la mise en scène des corps qui participe de la production du soldat par la transformation physique des corps de ces élèves « civils » enrôlés et amenés à faire partie intégrante d’un corps institutionnel combattant.

Par le prisme des risques de l’engagement, nous retrouverons l’anthropologue italienne Roberta Chiroli qui témoignera de son expérience de terrain auprès des militants écologistes « No Tav » (contre la ligne LGV entre Lyon et Turin) et de son issue par une condamnation judiciaire. La question de l’implication du chercheur sur son terrain a toujours fait couler beaucoup d’encre. L’actualité du militantisme écologique renouvelle par ses méthodes activistes les questionnements autour de l’implication.

Les transformations environnementales interrogent aujourd’hui nombre d’anthropologues. Nous recevrons Nastassja Martin qui illustre avec perspicacité la manière dont les enjeux pétroliers et climatiques prennent place au coeur de la conception du monde des Gwhich’in au nord de l’Alaska. Profondément affectés par les processus de sanctuarisation de la nature, les Gwhich’in continuent d’exercer leur influence sur leur environnement avec lequel ils cherchent toujours à communiquer, à « créer des occasions de rencontres » qui sont au coeur de leur « résistance » face à l’occident.

Nous irons ensuite porter notre regard sur les processus d’affirmation, d’émancipation et de mise en visibilité des orientations sexuelles que Monique Sélim et Wenjing Guo ont analysées à travers le monde. Le sigle LGBT – Lesbian, Gay, Bisexual, Transexual – après avoir été l’étendard des luttes pour les minorités sexuelles est devenu un argument incontournable dans la levée de fonds des petites ONG. Nous analyserons en quoi la globalisation de la lutte pour les droits sexuels affecte les trajectoires individuelles des LGBT.

C’est ensuite, en toute logique, que nous poursuivrons la réflexion sur cette dimension de l’affect avec Julien Bernard, en questionnant cet intérêt récent des sciences humaines pour le registre émotionnel. Le pouvoir d’action que les émotions contiennent est un véritable « moteur » de l’activité humaine qui a pourtant été largement délaissé par les sciences humaines de par son statut « insaisissable ». Le fait qu’elles ressurgissent aujourd’hui, dans un contexte de renouvellement de l’approche de l’incertain et de l’imprévu mérite qu’on s’y attarde le temps d’une séance.

Nous franchirons un pas de plus dans ce registre en découvrant avec Cécile Campergue les formes contemporaines du bouddhisme occidental : le tantrisme tibétain. Cette séance, organisée en partenariat avec le CLAP à Lodève nous amènera à questionner la manière dont se structure, en France, cette pratique religieuse. Le rôle des maîtres, les lamas, dans la « traduction » de cette doctrine opérée à partir de leur compréhension des valeurs et idéologies occidentales est fondamentale dans ce processus. Réciproquement, nous évoquerons la manière dont les adeptes occidentaux appréhendent cette relation au maître au travers des différents aspects, notamment émotionnels mais aussi rituels, que cette relation comporte.

En suivant le chemin du rite exploré par Perig Pitrou auprès des communautés paysannes amérindiennes de l’Etat de Oaxaca au Mexique, nous aurons pour guide « Celui qui fait vivre », à savoir cet agent non humain mobilisé pour suppléer les actions des humains. Nous nous immiscerons, au travers d’une « anthropologie de la vie », dans les raisonnements et processus qui font « tenir » le vivant au sein de cette communauté, aussi bien du point de vue végétal que politique.

Dans une perspective analogue de compréhension des mécanismes de contrôle du « vivant » nous irons enquêter avec Didier Fassin sur les mobiles qui conduisent les humains à châtier et punir leurs semblables. Dans un contexte généralisé d’extension des politiques répressives, mais aussi de creusement des inégalités sociales et de constat de l’inefficacité de la peine carcérale, cet ouvrage esquisse ce que l’auteur appelle le « moment punitif ». Dans une mise en balance de l’inégale répartition des peines face à l’inégale répartition des richesses nous questionnerons les propriétés que les sociétés contemporaines attribuent à la notion de « justice ».

Enfin, nous cheminerons certainement avec Alain Tarrius sur les routes nord-méditerranéennes ouvertes et maîtrisées par les réseaux de migrants pauvres dont la survivance repose sur leur capacité à circuler et à créer des espaces de socialisation à partir de points de ventes qui prennent place dans une économie du « poor to poor ». C’est à une véritable mondialisation cosmopolite et invisibilisée à laquelle Alain Tarrius nous initie au travers de ses enquêtes foisonnantes qui ne manquent pas de bouleverser également les méthodes d’investigation en anthropologie.

Gaëlla Loiseau, Présidente de l’ARCE.

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Posted in Programmation actuelle.

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