Editorial saison 2018-2019

L’année des 25 ans du Bistrot des Ethnologues !


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Treize séances ont été concoctées pour célébrer notre quart de siècle d’existence, treize séances pour vous donner encore la chance de découvrir notre sport favori au travers de terrains d’enquête tous plus variés les uns que les autres. L’enjeu est toujours le même : déconstruire les idées reçues, scruter la réalité des interactions humaines, analyser l’évolution de nos sociétés à partir de la multiplicité des points de vue. Nous commencerons avec Alain Tarrius et Lamia Missaoui par une plongée au coeur des économies souterraines mondialisées où les figures des « étrangers de l’intérieur », celle du Gitan et du Maghrébin en l’occurrence, sont exhibées comme « l’arbre qui cache la forêt » de la criminalité qui sévit notamment dans les puticlubs de La Junquera. Refusant de s’en tenir à la confortable polarisation médiatique et politique opposant la figure du « pauvre assisté » à celle de l’« honorable notable », les chercheurs exposeront les résultats de leurs enquêtes menées depuis les années 1990 à l’échelle de l’espace méditerranéen, prenant pour socle d’analyse le concept de « moral area » développé par Robert E. Park au sein de l’école de Chicago des années 1930.

Nous irons ensuite nous frotter aux rugbymen du club de Lyon et observer l’ordinaire de la fabrique des sportifs de haut niveau lors de la séance organisée dans le cadre du festival « Voir autrement le monde » avec Florian Geyer autour de son film documentaire Plaquages. La démarche de ce vidéaste dont nous avions déjà programmé le film Garçon Boucher il y a quelques années conforte la complémentarité entre l’art documentaire et l’ethnographie, tous deux soucieux d’une approche sensible des sujets qu’ils observent et/ou filment. Nous continuerons de soutenir le regard ethnographique avec l’exposition des photographies de Sylvie Goussopoulos qui sera commentée et analysée par Christian James Jacquelin à travers un questionnement sur les croisements possibles et impossibles entre la photographie et l’ethnographie.

Dans la lignée des chercheurs tels que Colette Pétonnet et Gérard Althabe qui ont créé cette branche de notre discipline qu’est l’anthropologie urbaine, Barbara Morovich a abordé son terrain d’enquête dans un quartier populaire de Strasbourg sans mettre de côté ses convictions militantes. La participation, qui est au coeur de son sujet, opère comme un miroir révélateur de questionnements autour de l’implication du chercheur qui traversent notre discipline. Lorsque les discours sur la mixité sociale et la concertation urbaine sonnent creux, la libération et la circulation de la parole que permet l’enquête ethnologique sont-ils des armes pour une mobilisation citoyenne ? Avec David Puaud, nous n’aurons pas terminé de débrouiller cette question de l’implication forte du chercheur sur son terrain. Nous n’aurons pas terminé non plus de sonder la complexité du fonctionnement humain. Pour avoir été amené à témoigner lors du procès aux assises d’un des jeunes qu’il avait suivi en tant qu’éducateur spécialisé, David Puaud a décidé de faire de cette expérience singulière le laboratoire de son enquête. A partir de ses connaissances sur la déstructuration du milieu ouvrier, il s’attache à décrire et analyser les réifications identitaires opérées lors de ce procès pour expliquer et justifier le passage à l’acte morbide qui semble avoir arraché ce jeune à son humanité. Nous ne quitterons pas complètement le théâtre judiciaire lors de la séance que j’animerai après être allée observer de près le vécu des personnes et familles qui, par choix ou par héritage culturel, se retrouvent dans l’illégalité du fait d’un mode de vie en caravane, en camion ou en yourte. Ce travail met en exergue différentes formes de contraintes exercée sur ces personnes ainsi que les stratégies de résistance à la norme qu’elles parviennent à déployer. Le questionnement du rapport à la norme se poursuivra dans le travail de Laurent Solini qui viendra nous présenter les résultats de son enquête à la prison pour mineurs de Lavaur. Son analyse présente une typologie des acteurs à partir de leur comportement et de leurs interactions au sein de la prison. Du « bonhomme » à la « victime », en passant par le « bon détenu » et le « trafiquant », les rôles semblent à la fois limités et bien distribués au sein de l’espace carcéral. Didier Fassin viendra compléter ces questionnements successifs sur la valeur des vies humaines avec un angle théorique. Dans une mise en balance de l’inégale répartition des peines face à l’inégale répartition des richesses, il reviendra sur les propriétés que les sociétés contemporaines attribuent à la notion de justice. La dimension du contrôle du vivant n’excluant pas, à l’évidence, les humains eux-mêmes. C’est ce que nous approfondirons lors de la séance avec Weijing Guo qui nous présentera son enquête sur les enjeux de l’accès à internet dans la Chine contemporaine, en proie à l’essor de la mondialisation. C’est ce paradoxe saisissant entre une ouverture économique inédite pour ce pays et la tentative toujours plus forte d’encadrer les élans politiques et mouvements sociaux qui retiendra notre attention lors de cette séance. En parlant de contrôle, nous aurons aussi à nous remettre en question avec Julien Bernard qui viendra remettre sur l’établi de l’analyse anthropologique le pouvoir des émotions et la manière dont elles ont été un temps refoulées par les sciences humaines. Donner de l’importance aux sentiments a longtemps été considéré comme un piège tendu à la subjectivité du chercheur. De la confusion à la nécessité qu’impose la pratique du terrain de se mettre à l’écoute du ressenti – le sien comme celui des acteurs que l’on suit – cette séance permettra de démêler le poids épistémologique des émotions. D’ailleurs, Giulia Mensitieri ne fera rien d’autre que de nous mettre face à ce pouvoir des émotions dans la société de consommation. Au-delà des projecteurs, nous nous immiscerons auprès des mannequins dont le fard masque habilement la précarité de ces artisans du rêve. Partant de ce questionnement sur le pouvoir du désir dans la société néo-libérale, nous suivrons le chemin emprunté par Saskia Cousin pour sonder les ressorts, les enjeux et les impacts de l’industrie du tourisme. Les récentes mobilisations visant à dénoncer les excès de l’afflux touristique dans certaines villes du pourtour méditerranéen invitent les chercheurs à apporter des éclairages sur la multiplicité et l’omniprésence du fait touristique dans notre société.

Enfin, cette introspection anthropologique au cœur de notre société contemporaine sera bouclée avec la magnifique enquête menée par Stéphane Beaud sur le destin des huit enfants de la famille Belhoumi. Nous partirons des quartiers populaires pour essayer de saisir les voies empruntées par ces enfants d’immigrés algériens pour accéder à une ascension sociale où les femmes occupent une position centrale. La force de cet ouvrage réside d’ailleurs dans l’initiative des sœurs Belhoumi décidant de se rapprocher du chercheur pour se prêter au jeu de l’enquête sociologique et, en vue de désamorcer la crispation engendrée par les attentats terroristes, donner de la voix à cette insertion ordinaire des enfants issus de l’immigration.

La vingt-cinquième édition du Bistrot des Ethnologues sera enfin l’occasion d’organiser un colloque en collaboration avec l’Association Française des Anthropologues et plusieurs collectifs d’ethnologues qui œuvrent, par des pratiques innovantes, à divulguer les méthodes ethnographiques. Le sillon creusé par le Bistrot des Ethnologues n’a donc pas fini de s’agrandir, le partage des expériences des uns venant chaque fois nourrir un peu plus les appétits de découverte des autres.

Gaëlla LOISEAU, Présidente de l’ARCE-Bistrot des Ethnologues.

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