Edito 2020-2021 du Bistrot des Ethnologues

« Rétractations humaines, convocations animales ? »

La sidération collective qui nous a tenus sur le fil du Covid durant les mois de mars, avril et mai 2020 a dorénavant cédé le pas à l’intégration de nouvelles normes de distanciations dictées par le virus, nous conduisant à sortir masqués, à éviter les embrassades et à ne plus sortir le soir… avant d’être finalement « re-confinés ». Plusieurs options s’offraient à nous avec ces nouvelles restrictions : annuler, reporter ou s’adapter. C’est bien évidemment cette dernière que nous avons retenue dès l’annonce du premier confinement, ayant recours à la visio-conférence devenue depuis un format en pleine expansion sur le marché du web.

Cette mise à distance qui nous a été assénée ces derniers mois, nous allons pour cette nouvelle édition la retravailler autrement, comme nous savons le faire nous-autres anthropologues. Nous vous proposons donc de faire un pas de côté, en redécouvrant des aspects essentiels de la vie en société, en communauté, endeuillée, indignée, ensauvagée, entreprise, envolée… toutes formes de liens que nous aurons à cœur de cuisiner tout d’abord derrière un écran puis, lorsque cela sera à nouveau possible, autour d’un verre à La Fenêtre ou ailleurs… « hors les murs ».

Malgré la volonté de re-programmer notre invité Bernard Traimond (à la suite de l’annulation de sa conférence pour cause de confinement au printemps dernier) le sort s’acharne et le gouvernement nous a re-confiné quelques jours seulement avant sa venue qui était prévue le 3 novembre 2020… C’est donc avec regret que nous avons annulé cette nouvelle séance qui nous promettait pourtant de revisiter les cercles de sociabilité tels qu’ils existent aujourd’hui dans les territoires ruraux des Landes de Gascogne où réside l’auteur. Pris entre un entre-soi familier et sa pratique ethnographique, Bernard Traimond décrit dans son ouvrage des situations ordinaires qui font que l’on se sent appartenir à un même univers ; celui où la palombière est un espace tout aussi fédérateur que les terrains de rugby, où jeunes et vieux se côtoient, les premiers proposant des formes nouvelles de perpétuation de ces cercles où il fait bon « vivre ensemble ». Jean-Baptiste Eczet nous permettra de reprendre le fil de cette réflexion par le prisme des liens que des communautés peuvent développer avec des animaux domestiques. En l’occurrence, les vaches du pays Mursi ne reçoivent pas seulement les soins et l’attention nécessaires de leurs éleveurs mais elles influent sur les pratiques esthétiques des communautés humaines avec qui elles partagent leur existence. Sergio Dalla Bernardina nous amènera quant à lui à fureter du côté des animaux empaillés qui ornent nos intérieurs. Convoiter cette présence animale aseptisée pour mieux les admirer ou les découvrir de près n’est pas toujours de très bon goût à une époque où l’indignation à l’encontre de la violence animale est monnaie courante. A travers l’analyse de cette pratique dorénavant jugée « immonde », Sergio Dalla Bernardina nous accompagne à la découverte des recoins infréquentables de nos inconscients collectifs qui refoulent toujours plus loin les mécanismes – pourtant toujours à l’œuvre – de la violence à l’égard du règne animal. Nous convergerons sans doute alors vers les analyses de François Purseigle et Loïc Mazenc à propos du nouveau capitalisme agricole. Les fermes d’antan qui ont tant nourries nos « imaginaires de la nature » sont aujourd’hui en prise à des logiques mondialisées qui conduisent à une mutation largement entamée et pourtant méconnue : le passage à une logique de firme ou de « méga-ferme ». Nous découvrirons comment les agriculteurs s’organisent dans cette transition, mais prendrons également la mesure des incidences environnementales inhérentes à ces exploitations capitalistes. Emmanuelle Helliot, Béatrice Mésini et Chantal Crenn permettront d’approfondir la réflexion sur les évolutions du monde agricole et la place des migrations dans ce secteur important de l’économie française. Nous irons analyser les vulnérabilités socio-économiques du travail agricole saisonnier qui ont été dévoilées par le Covid et particulièrement durant le confinement en France. Cette période a été révélatrice des inégalités auxquelles la main d’œuvre saisonnière agricole est exposée, non seulement de par les conditions de travail et d’hébergement insalubre qui ont conduit à l’identification de clusters dans ce secteur économique, mais également parce que ces travailleurs précaires ont été les seuls autorisés à franchir les frontières durant le confinement. La question de la mutation sociétale corrélée à la progression du capitalisme et aux systèmes de compétitivité qu’il suscite sera également analysée par Olivia Chambard par le prisme de l’éducation et du savoir. Son ouvrage « Business Model » nous permettra en effet de mettre en perspective les différentes déclinaisons de l’apprentissage de l’esprit d’entreprise à l’œuvre depuis les années 2000 dans les université françaises. Indépendamment du fait que cette séance nous permette d’alimenter le débat autour du projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche (qui a été adopté en première lecture en septembre 2020, malgré une opposition massive des personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche), elle sera aussi l’occasion d’explorer les mécanismes de domination et de reproduction sociale élaborés par la transmission d’un « savoir-être » plus que d’un esprit critique. Cette dimension critique sera largement déployée par Norman Ajari dont l’ouvrage La dignité ou la mort relève de la plus grande actualité à plusieurs égards. Des mouvements désormais mondiaux de protestation contre les violences policières ciblant largement les minorités raciales – « Justice pour Adama » (et tant d’autres) en France, « Black Lives Matter » aux Etats-Unis – aux toutes récentes polémiques françaises sur les approches intersectionnelles permettant de penser l’imbrication d’une multitudes de formes de pouvoir et de domination (par la race, le genre, la classe sociale, l’âge, la validité, la sexualité), il est plus que nécessaire de poser les termes du débat des théories et politiques décoloniales. En décloisonnant les approches et les concepts, en ramenant sans cesse le vécu de l’oppression au cœur de sa réflexion, Norman Ajari fraie le chemin d’une émancipation qui ne tient qu’à la place accordée à la dignité dans nos interactions. Ce travail de ré-humanisation sera un solide atout pour aborder avec Laurent Solini, Jennifer Yeguicheyan et Sylvain Ferrez les circulations au sein des espaces carcéraux, plus précisément des espaces de sociabilité et d’ouverture vers la rencontre qui subsistent malgré tout en prison. De l’atelier à la rotonde, de la cellule à la fenêtre, les détenus se saisissent à leur manière de ces brèches qui jalonnent leur parcours vers la libération. De la matérialité de ces espaces aux conduites des acteurs qui y circulent, les auteurs nous donneront accès à la compréhension de ces univers et des sensibilités qui y règnent. Cette liberté nous la retrouverons mise en scène, chérie et assumée par les jeunes filles qu’a suivies Mériam Cheikh au Maroc. Parce qu’elles font le choix de sortir le soir et de s’émanciper du joug patriarcal, ces groupes de jeunes filles se heurtent à toute une opprobre morale de la société marocaine qui n’hésite pas à confondre leurs provocations à des pratiques de prostitution. Jouant de la séduction, reprenant possession de leur corps et de leurs désirs, ces jeunes filles élaborent un modèle contre-culturel qui renouvelle la place et la perception des jeunes dans la société marocaine. Avec Anne Marcellini nous atteindront une autre forme de libération sensuelle que permet le chant traditionnel polynésien tarava, un chant polyphonique complexe qui rassemble les chœurs et les corps dans une ondulation suave. Ces harmonies nous élèverons jusqu’à prendre notre envol pour rejoindre les oiseaux étudiés au fil des siècles par les ornitologues auxquels Vinciane Despret a dédié toute son attention dans son dernier ouvrage. Nous comprendrons alors pourquoi cette distance qu’ils maintiennent vis-à-vis des Hommes n’est pas si grande et que nous avons, nous humains, beaucoup à apprendre de la manière dont il est possible de (re-)construire nos rapports aux territoires, en prenant modèle sur les formes de coopérations volages et volatiles qui se déploient ici ou là autour de quelques arbres et buissons.

Gaëlla Loiseau

Présidente de l’ARCE-Bistrot des Ethnologues de Montpellier

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