Lamia Missaoui “Les figures des «étrangers de l’intérieur», celle du Gitan et du Maghrébin”

Alain Tarrius et Lamia Missaoui mènent une enquête depuis les années 1990 à l’échelle de l’espace méditerranéen, prenant pour socle d’analyse le concept de « moral area » développé par Robert E. Park au sein de l’école de Chicago des années 1930. Une plongée au coeur des économies souterraines mondialisées où les figures des « étrangers de l’intérieur », celle du Gitan et du Maghrébin en l’occurrence, sont exhibées comme « l’arbre qui cache la forêt » de la criminalité qui sévit notamment dans les puticlubs de La Junquera. Refusant de s’en tenir à la confortable polarisation médiatique et politique opposant la figure du « pauvre assisté » à celle de l’« honorable notable »

 

 

 

Dès les années 1980 des Algériens de France créent des réseaux transnationaux européens pour fournir de grands marchés souterrains à Bruxelles, Francfort, Strasbourg, Lyon, Marseille, Turin, Barcelone… Dans les années 1990 la forte émigration marocaine, plus d’un million de personnes, prend le relais avec plus de souplesse et de diversification. Années 2000 : les réseaux marocains du Levant espagnol, du Sud de France et d’Italie fusionnent avec ceux d’Europe méridionale de l’Est agrégeant Afghans, Turcs, Géorgiens, Russes et Ukrainiens à travers Bulgarie, Macédoine du Nord, Kosovo et Albanie : fournis en produits électroniques, hors régulation de l’OMC, fabriqués dans le Sud Est Asiatique et transités par Hong Kong, par les Émirats du Golfe arabique, puis par plusieurs ports sur la mer Noire. Des réseaux cosmopolites se forment dès la Bulgarie pour des ventes en « poor to poor », par les pauvres pour les pauvres, à moitié prix dans l’immense « marché des pauvres » sud européen. Contournant les grandes métropoles, Istanbul, Naples, Gênes, Marseille, Barcelone, les capitales du territoire circulatoire sont des villes moyennes, souvent frontalières et elles-mêmes caractérisées par de forts cosmopolitismes, albanais pour la zone transfrontalière albano-italienne de Shkodër et Durrës à Bari Brindisi et Tarente, et marocain pour celle, catalane, dans ‘l’espace Schengen’, de Perpignan, Andorre, Sitges avec La Junquera comme centralité de cette vaste zone morale transfrontalière. Là les réseaux criminels italiens ‘nangrhetta’ et ‘Sacra Corona Unita’ et russo-ukrainiens ‘du Dniepr’ pour la commercialisation des femmes balkaniques dans les Clubs prostitutionnels licites en Espagne, et des drogues opiacées, accompagnent ceux du « poor to poor » : les ravages parmi une jeunesse perpignanaise délaissée sont importants, ignorés par les politiques locaux absorbés par les clientélismes électoraux, ne comprenant les influences des circulations transfrontalières. Désormais plus de deux cent mille circulants forment avec plusieurs millions de résidents une société cosmopolite en mouvement le long de l’Europe méridionale susceptible de modifier les équilibres locaux.

Lamia Missaoui est enseignante-chercheure en sociologie à l’UFR des sciences sociales et au laboratoire Printemps (UMR 8085 CNRS/UVSQ). Elle est membre associé au laboratoire Migrinter « Migrations internationales, espaces et sociétés » (UMR 7301 CNRS / Université de Poitiers).

Conférence | Durée:59’52 | Enregistré le 9 octobre 2018

Échanges avec le public | Durée: 41′57 | Enregistrés le 9 octobre 2018

 

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